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Pas de ville intelligente sans droits numériques citoyens

Numérique
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Francesca Bria, chercheuse et responsable de la Coalition des villes pour les droits numériques
[Que] les droits humains qui s’appliquent "off line" s’appliquent également en ligne

Après avoir quitté son poste de directrice des services techniques (CTO) de la ville de Barcelone, Francesca Bria a démarré avec New York et Amsterdam la Coalition des villes pour les droits numériques, une initiative portée par UN Habitat (l’instance des Nations Unies qui travaille avec villes) pour promouvoir l’idée que les villes numériques commencent avec les droits des citoyens. Egalement soutenue par Euro Citizens UCLG, (Cités et Gouvernements Locaux Unis, le plus gros réseau de villes à travers le monde), cette coalition a déjà recruté plus de 60 villes dans le monde. Interview exclusive avec Francesca Bria en marge du Mastercard Innovation Forum.

Quel est le mode d’action de cette coalition ?
Nous avons créé un agenda basé sur cinq grands principes qui concernent la préservation des droits humains dans l’ère digitale, les droits de chacun sur ses données, le droit de l’autodétermination de l’information, mais aussi l’inclusion, la diversité, la participation démocratique…. Ce sont des principes simples sur lesquels les villes doivent travailler lorsqu’elles lancent leurs politiques autour de la technologie. Nous cherchons à créer une feuille de route partagée, à laquelle les villes adhèrent en faisant des projets concrets dans l’intérêt de leurs citoyens en leur fournissant des services numériques inclusifs.
Nous partons toujours des droits des citoyens, en nous assurant que lorsqu’on parle d’algorithmes, d’intelligence artificielle, de nouveaux systèmes de traitement automatique des données, ou quand on utilise des technologies qui ne sont pas régulées - comme la reconnaissance faciale intégrée aux systèmes de paiement -, les droits humains qui s’appliquent off line s’appliquent également en ligne et sont renforcés par les gouvernements dans le monde digital. Nous travaillons aussi à la création de standards éthiques digitaux pour les villes au niveau global, qui peuvent être des boîtes à outils pour les décideurs des politiques urbaines.


Quels sont les principaux défis et les principales menaces pour le respect des droits digitaux ?
Le problème dans le monde digital, c’est la dissymétrie du pouvoir, entre les grandes entreprises technologiques et les villes. Ces entreprises sont, par leur capitalisation boursière, les plus importantes au monde. Je pense que pour les gouvernements, la question n’est pas de refuser le progrès technologique, mais de mettre le progrès et le développement technologique au service du type de société que nous voulons construire pour l’avenir.
Un tel sujet est particulièrement important pour l’Europe, parce qu’il faut arriver à combiner le système social européen avec cette révolution technologique. Mais il faut le faire de manière à ne pas devenir une colonie technologique, ce qui est le parfait opposé de la souveraineté numérique.
C’est pourquoi, à Barcelone, nous avions autant insisté pour mettre en place un agenda qui permet de récupérer une souveraineté numérique pour les citoyens. Ce que nous voulons, c’est que les citoyens participent à l’élaboration de l’agenda de la ville. La direction de cette révolution technologique doit être décidée par la société, pas par un tout petit groupe de géants de la tech. Ce n’est pas à cela que le monde de demain doit ressembler.


Pensez-vous que l’on puisse parler d’un modèle européen de la ville intelligente ?
En Europe, on voit des modèles de villes numériques très intéressants et très variés. La diversité des villes, des langues et du passé, font partie des clés pour comprendre l’Europe. Toutes les villes européennes commencent à penser la ville digitale du point de vue des citoyens, car cela correspond à notre modèle de la démocratie participative. On ne peut pas commencer en installant des capteurs, mais en partant de réels problèmes quotidiens des citoyens, comme l’habitat, la mobilité durable, le changement climatique, la santé….
Il faut partir de ces problèmes et penser alors comment la technologie, les données et les plateformes vont pouvoir vous aider à relever ces défis et non à résoudre des problèmes techniques.
Il y a des retours d’expérience très intéressants à Helsinki, à Lisbonne, à Paris, à Amsterdam, à Milan… Partout en Europe on peut voir des choses intéressantes qui se passent.


Y a-t-il pour vous une clé, un élément déclencheur qui permet d’impliquer les citoyens dans les projets des villes intelligentes ?
Je pense que la transition écologique arrive en tête de liste, notamment pour les jeunes générations. Les gens ont aussi une inquiétude légitime sur notre capacité à mettre en place une transition écologique qui nous aidera à réduire nos émissions et à décarboner l’économie. Ce n’est donc pas que le climat, ce sera une révolution pour notre économie et notre société, et je pense que c’est bien de commencer par là, parce que cela nous aide à définir des objectifs très ambitieux pour la société.
Et comment rend-on ces changements possibles ? Les villes ont un grand rôle. Si on regarde l’agenda climatique de nombreuses villes à travers le monde, elles ont de grandes ambitions ! Tous les objectifs visés par les traités internationaux ou par les gouvernements deviennent quelque chose de très concret au niveau des villes. C’est là qu’on change le comportement des citoyens. Helsinki, par exemple, vise la neutralité carbone en 2035. C’est un gros challenge. Bien sûr, les changements seront progressifs, mais il faut mettre toute son énergie et toute l’attention sur ces sujets.


Beaucoup de grandes villes se sentent concernées par le changement climatique, mais c’est souvent moins le cas de villes de plus petite taille. Comment peut-on les sensibiliser ?
Je ne pense pas qu’il en soit ainsi. Souvent, les grands changements viennent des grandes villes, mais souvent aussi, des villes plus petites font un travail très intéressant sur des sujets très spécifiques. Je pense que le premier défi des petites villes, c’est déjà d’être connectées.
Dans la Cities Coalition, nous travaillons beaucoup sur des standards ouverts et des solutions open source, parce que de cette manière les villes peuvent partager les solutions qu’elles développent. Si les plus petites villes peuvent apprendre des plus grandes, elles peuvent aussi récupérer des outils. Par exemple, la plate forme de participation démocratique d’Helsinki vient de Barcelone, et elle devient plus grosse à Helsinki qu’à Barcelone. Notre plate-forme IoT [celle de Barcelone, ndlr] a été déployée à Dubaï. Il y a un partage permanent de solutions entre les villes. C’est aussi la clé pour les petites villes. Elles peuvent apprendre de Paris, mais Paris peut aussi apprendre de Toulouse, Lyon, etc.


Les villes moyennes subissent la concurrence des métropoles, qui concentrent l’activité, les services publics…. Comment combler le fossé entre ces deux échelles de taille ?

C’est un problème, car beaucoup de ces services partent aussi à l’étranger. Il est très difficile pour les maires de s’assurer que les services de la ville restent implantés localement. A Barcelone, par exemple, nous avions fort à faire pour négocier des contrats avec des sociétés comme Uber ou Airbnb, car elles posent un vrai défi au modèle de la ville, quand on parle de l’habitat ou de mobilité accessibles à tous. De plus, si on ne peut pas taxer ces sociétés et si le chiffre d’affaires généré localement part ailleurs, on ne peut pas distribuer cet argent pour créer des emplois et offrir une meilleure qualité de vie.
Il y a aussi d’autres gros défis, comme celui de rester une ville « pour ses habitants ». A Amsterdam, par exemple, il est pratiquement impossible de se loger dans le vieux centre-ville. Nous essayons de trouver un équilibre, car le tourisme est aussi une ressource très importante pour ces villes.
Dans le même temps, nous voyons que, dans les territoires périphériques et ruraux, les gens se sentent relégués. Et ils ont l’impression de payer cette transition, comme vous avez pu le voir avec les gilles jaunes en France. Il ne faut pas que les gens pauvres paient le coût de la transition de l’économie, il faut trouver un équilibre. Les zones rurales en France comme en Italie ont un certain nombre d’atouts, comme l’agriculture, la nourriture, l’air pur, l’espace disponible… Les laisser au bord de la route n’est pas un bon calcul. Les grandes métropoles regardent de plus en plus leurs politiques publiques en tenant compte des territoires autour.


Vous avez passé un peu plus de 3 ans comme CTO de Barcelone. Quel bilan en tirez-vous ?
Avant d’arriver à Barcelone, je travaillais à Londres pour la UK Innovation Agency (NASTA). Dans ce nouveau job, il y avait beaucoup de défis pour moi : j’étais la seule étrangère dans l’équipe, et la Catalogne ambitionnait de devenir indépendante !
J’ai passé des bons moments, j’ai pu tester et implémenter des idées nouvelles, notamment pour ce qui est de la démocratie participative on line et de la souveraineté des données. Nous avons fait le plan digital de Barcelone avec les citoyens… Cette façon de procéder devient une démarche de bon sens pour de nombreuses villes. Cet été, le Financial Times a publié un article expliquant qu’il y a deux modèles de smart city dans le monde : Toronto (la « Google city ») et Barcelone. La première, comme modèle des villes créées par les entreprises, la seconde, comme une ville créée par et pour les habitants.
Je n’ai donc aucun regret, je suis très contente de ce que j’ai appris parce que j’ai maintenant l’opportunité de rendre global ce défi en travaillant avec les Nations Unies pour essayer de voir quelles sont les nécessités d’autres villes autour du monde et comment nous pouvons apprendre des choses de Barcelone et d’autres villes européennes, mais aussi d’autres villes globales et du Sud global.


New York a annoncé sa volonté d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Cela vous semble réaliste ?
Les villes progressistes comme New York sont en train de se renforcer. Elles essaient de définir des agendas et de montrer qu’elles ont des possibilités d’agir par elles-mêmes.
Les villes font des choses au niveau de l’immigration et de la démocratie digitale, elles ont des projets, elles les testent en grandeur nature avec des vrais gens. Je soutiens les agendas ambitieux. Les villes qui mettent de ressources et des groupes de travail, elles poussent les gens – et les gouvernements – à en faire plus. C’est une vague de changement qui arrive d’en bas. C’est quelque chose très positif.

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