Carrefour des Gestions Locales de l’Eau : "Il faut pouvoir anticiper les phénomènes naturels par la data et l’IA"

À l’occasion de la 28e édition du Carrefour des Gestions Locales de l’Eau, les 27 et 28 janvier 2027 à Rennes, l’intelligence artificielle et la data font leur entrée dans un hall dédié. Pour Marie Langlois-Berthelot, responsable du pôle eau chez idealCO, ces outils peuvent aider les collectivités à mieux anticiper les risques naturels et les défaillances des réseaux, tout en ciblant leurs investissements. Elle revient pour Smart City Mag sur les grandes évolutions du secteur et les enjeux qui attendent les élus.

Marie Langlois-Berthelot, responsable du pôle eau chez idealCO.
Marie Langlois-Berthelot, responsable du pôle eau chez idealCO.

Quelles sont les nouveautés de cette 28e édition du Carrefour des Gestions Locales de l’Eau ?

Marie Langlois-Berthelot. La nouveauté majeure est la création du hall 6, consacré à l’intelligence artificielle, à la data et aux outils numériques appliqués au secteur de l’eau. Sur les 30 000 m² du salon, cet espace représente 2 000 m². Nous avons déjà commercialisé environ 35 stands, avec des entreprises comme Colas, Hydrosoft ou Xylem.

 

L’objectif est de rassembler en un même lieu les acteurs qui développent ces solutions, pour que les collectivités puissent mieux identifier les offres disponibles. Nous sommes dans un contexte où les sécheresses se répètent et alternent avec des épisodes de pluies intenses, des débordements et des inondations. Il faut donc pouvoir anticiper ces phénomènes, par la data et l’IA. 

 

Les collectivités disposent d’un patrimoine important et performant, mais parfois vieillissant. Or, elles ne peuvent pas tout rénover en même temps, notamment avec des budgets contraints. Les données et les outils numériques peuvent les aider à mieux cibler les travaux, à définir des priorités et à construire des plans pluriannuels d’investissement.

 

Quel est l’atout de l’intelligence artificielle appliquée à l’eau ?

Nous sommes en train de changer de paradigme dans la manière de gérer l’eau. Historiquement, on distinguait le petit cycle de l’eau, qui comprend le prélèvement, la potabilisation, la distribution et le traitement des eaux usées, du grand cycle naturel, avec l’infiltration, l’évaporation, les précipitations et la recharge des nappes. 

 

Le changement climatique perturbe le grand cycle de l’eau, ce qui a nécessairement des conséquences sur la gestion de l’eau potable et de l’assainissement. Si la quantité de la ressource diminue, les pollutions vont se concentrer et avoir un impact néfaste sur nos milieux naturels. Le récepteur de cette pollution est la mer. Il y a donc une vraie nécessité à avoir une vision globale de la ressource, de sa disponibilité et de sa qualité, si on veut mener des politiques publiques efficaces.

 

La donnée et l’intelligence artificielle peuvent contribuer à cette approche, notamment en permettant de traiter de grandes quantités d’informations et de construire des modèles d’aide à la décision. 

 

Cette vision globale suppose de décloisonner les politiques publiques. Les services de l’eau, de l’urbanisme ou de la gestion des milieux aquatiques et de la prévention des inondations (Gemapi) ne peuvent plus travailler chacun de leur côté. Les élus et les directions générales ont un rôle essentiel à jouer pour créer des liens entre eux.

 

Quelles évolutions observez-vous dans le secteur de l’eau, notamment en matière de numérique ?

L’évolution majeure concerne la modélisation. On utilise de plus en plus de données pour anticiper les problèmes plutôt que de les corriger une fois qu’ils sont survenus. Sur les réseaux, par exemple, les modèles peuvent intégrer l’âge des canalisations, leur date de pose, leurs matériaux, les conditions d’installation, les caractéristiques des sols ou encore des données géographiques. En croisant ces informations, il devient possible de mieux anticiper les risques de casse et de rupture, et donc de cibler les interventions.

 

La même logique se développe pour le ruissellement et les inondations. À Rennes, la métropole travaille avec le bureau d’études CPIA Conseil sur des outils numériques qui combinent notamment images radar, données météorologiques et IA pour caractériser les phénomènes de ruissellement intense et tenter de les anticiper. Ces modèles peuvent aider à localiser les zones les plus exposées et à agir en amont.

 

Il faut toutefois garder à l’esprit que ces simulations ne sont pas des sciences exactes. Leur précision dépend notamment de la qualité et de la quantité des données disponibles, ainsi que de la capacité à anticiper les phénomènes météorologiques. Les modèles peuvent s’améliorer au fil du temps, à mesure qu’ils sont alimentés et affinés.

 

Un autre enjeu majeur concerne la qualité de l’eau (sur ce sujet, lire SCM n°78, à paraître en décembre 2026, ndlr). Les méthodes d’analyse permettent aujourd’hui de détecter des micropolluants et des molécules que l’on caractérisait moins bien auparavant. La nouvelle directive eau résiduaire urbaine, votée par l'Europe et en cours de transposition d'ici juillet 2027, va traiter des questions autour de la qualité des traitements, notamment au niveau des stations d'épuration. C'est un enjeu très important. Les collectivités doivent donc agir sur deux fronts : adapter les traitements pour éliminer ces polluants et prévenir leur présence à la source. L’IA peut être une aide.

 

Enfin, le numérique doit s’articuler avec les solutions fondées sur la nature. Restaurer des zones humides, reméandrer des cours d’eau ou recréer des zones d’expansion des crues permet de ralentir l’eau, de favoriser la recharge des nappes et de limiter le ruissellement. Ces solutions sont complémentaires des outils numériques, qui peuvent justement aider à mieux comprendre le fonctionnement du territoire.

 

Anticipez-vous un autre thème fort de cette édition ?

Le prix de l’eau sera de nouveau au cœur des échanges. Il constituera notamment le sujet de la séance plénière, choisie avec nos deux partenaires principaux, l’Agence de l’eau Loire-Bretagne et la Région Bretagne. Derrière cette question, il y a un enjeu de sensibilisation : l’eau est une ressource précieuse, mais le service qui permet de la prélever, de la traiter, de la distribuer et d’entretenir les réseaux a un coût. Il faut financer les travaux, renouveler les équipements et répondre aux exigences croissantes en matière de qualité.

 

Mais il existe un paradoxe : sur l’énergie, nous sommes beaucoup plus avancés. Tout le monde connaît son compteur électrique et est généralement conscient du montant de sa facture. Pour l’eau, cette connaissance est beaucoup moins répandue. Les compteurs communicants sont un levier intéressant à cet égard. Ils permettent de sensibiliser les habitants à leur consommation et de mesurer les effets des écogestes. Ils constituent aussi un outil technique pour les collectivités, qui peuvent repérer des consommations anormales et détecter des fuites ou des défaillances sur le réseau. Cholet Agglomération par exemple travaille avec son délégataire, Veolia, sur ces questions de télérelève et d’exploitation des données de consommation pour améliorer les performances, identifier les problématiques et avoir un levier d’action vers les citoyens.

 

La question du prix de l’eau dépasse donc la seule dimension technique. Elle touche à la gouvernance, aux choix d’investissement et au partage d’une ressource dont les usages sont multiples. Nous aurons près de 250 conférences pour aborder les défis de l’ensemble de ces sujets. Comme son nom l’indique, le Carrefour des gestions locales de l'eau doit être un lieu de rencontres, de débats, d'échanges, où on confronte les points de vue.

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