Montpellier : « Nous allons lancer le premier opérateur public de souveraineté numérique »
Les 6 et 13 octobre 2026, la Ville et la Métropole de Montpellier ont adopté une stratégie de souveraineté numérique prévoyant notamment la création d'un opérateur public de souveraineté numérique (OPSN). Objectif : réduire leurs dépendances technologiques en mettant en commun leurs infrastructures et services informatiques. Manu Reynaud, adjoint au maire et conseiller métropolitain délégué à la souveraineté numérique et à l'innovation, détaille les ambitions et les premiers projets de cette initiative.
Pourquoi avez-vous décidé de mettre en place cette une stratégie métropolitaine de la souveraineté numérique ?
Manu Reynaud : Montpellier possède déjà une culture de la maîtrise de son système d'information, avec des choix historiques en matière de fibre, de logiciels open source et d'open data. Nous avons également toujours privilégié l'hébergement de nos solutions sur nos propres serveurs, notamment pour Microsoft, plutôt que de basculer vers le cloud. Cela nous a permis de conserver nos compétences techniques en interne.
Mais le véritable déclic a été géopolitique, avec l'altercation entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky, en février 2025. Elle a provoqué une prise de conscience de nos dépendances technologiques et surtout du risque de « kill switch », cette possibilité de couper l'accès à des services numériques, notamment en application de l'extraterritorialité du droit américain.
Ce risque était connu, mais il n'était pas réellement considéré comme un risque opérationnel. Désormais, nous l'avons intégré comme tel. Cette prise de conscience a concerné les élus, mais également les directions des systèmes d'information et les utilisateurs.
La souveraineté numérique, c'est la capacité de Montpellier à choisir ses dépendances et à les organiser au sein d'alliances publiques françaises et européennes. Il ne s'agit donc pas de rechercher une autonomie technologique absolue, mais de réduire nos dépendances critiques.
Comment cette stratégie va-t-elle se traduire concrètement avec la création de l'OPSN ?
L'objectif est de mettre en commun les moyens et services informatiques des acteurs publics locaux pour réduire leur dépendance aux fournisseurs technologiques non européens.
Le choix du sigle OPSN est d'ailleurs volontaire. Habituellement, il désigne les « opérateurs publics de services numériques ». Nous avons remplacé « services » par « souveraineté » pour afficher une volonté politique forte.
Il s'agit de maîtriser, piloter et orchestrer. Cela commence par les infrastructures, les serveurs, les capacités de calcul et de stockage ou encore la fibre, pour aller jusqu'aux applications utilisées par les agents et les habitants. Nous avons identifié cinq grands domaines d'intervention : les services numériques et la relation aux usagers, les données et l'intelligence artificielle, la cybersécurité, les infrastructures numériques, ainsi que les logiciels et l'interopérabilité. Notre philosophie est celle de la « souveraineté by design » : la souveraineté doit être intégrée dès la conception des solutions. L'OPSN sera la structure chargée de porter cette démarche.
Pourquoi avoir choisi un périmètre aussi large, associant la Ville, la Métropole et leurs opérateurs ?
Parce que ce périmètre est cohérent du point de vue des habitants. Dans un premier temps, l'OPSN concernera le groupe Montpellier, c'est-à-dire la Ville, la Métropole, le CCAS et leurs principaux opérateurs de politiques publiques, comme TaM pour les transports ou la Régie des eaux.
Il permettra d'utiliser des infrastructures communes, d'optimiser les dépenses et surtout de développer des services interopérables. Nous voulons également promouvoir la « techno-diversité ». La meilleure résilience possible repose sur plusieurs systèmes capables de communiquer entre eux, plutôt que sur un système unique dont tout dépendrait.
Quels seront les premiers projets concrets de l'OPSN ?
L'un des premiers projets sera le Multipass, un portail de services sur lequel nous travaillons depuis trois ans. Il doit permettre de réunir les services de la Ville, de la Métropole, du CCAS et de leurs opérateurs autour d'une identité numérique commune, M Connect, compatible avec FranceConnect.
Il s'accompagnera d'une carte et d'une application destinées à remplacer progressivement les différentes cartes et applications existantes. Concrètement, un habitant pourra accéder depuis une même application aux services de mobilité, à sa régie des eaux, aux démarches administratives, à la cantine ou encore à la réservation de places de spectacle.
Les usagers attendent des services publics le même degré de facilité d'accès que celui proposé par les plateformes privées. L'OPSN portera ce projet et définira les standards de souveraineté et d'interopérabilité nécessaires.
Ces solutions seront-elles développées en interne ou achetées auprès de fournisseurs ?
La ligne générale est de développer en propre tout ce que nous pouvons, sans préjuger des solutions techniques qui seront finalement retenues. Mais notre exigence fondamentale est la réplicabilité. Nous ne développons pas uniquement pour Montpellier, nous développons pour tous et à destination de tous. Les solutions devront pouvoir être réutilisées par d'autres collectivités, notamment grâce aux logiciels libres et à l'open source.
Sur les logiciels existants, nous pouvons également agir collectivement. Certains éditeurs français utilisent, par exemple, des bases de données Oracle. En nous coordonnant avec d'autres grandes métropoles, nous pouvons les inciter à adopter des technologies sur lesquelles nous disposons d'une meilleure maîtrise.
Quel est le calendrier de création de cet OPSN ?
Le conseil municipal de Montpellier a adopté cette démarche à l'unanimité le 6 octobre 2026, suivi par le conseil métropolitain le 13 octobre. Mais il s'agit pour l'instant d'une décision politique fixant un cap et une trajectoire, pas encore de la création juridique de l'opérateur. Nous visons une création au second semestre 2027. Il faut définir le modèle juridique, la gouvernance et faire adopter les délibérations nécessaires dans les différentes instances. Cela prend au minimum un an.
En attendant, une équipe de préfiguration va être constituée autour des différents acteurs, avec des moyens dédiés pour prendre en charge les missions dès maintenant. Elle intégrera ensuite l'OPSN lorsqu'il sera juridiquement constitué. L'opérateur aura également vocation à s'ouvrir à d'autres collectivités, soit par des prestations de services, soit par leur participation à sa gouvernance. L'ambition est de construire un modèle de souveraineté numérique qui puisse dépasser le seul territoire montpelliérain.