Le marché français est considéré par les industriels comme un marché plutôt conservateur en ce qui concerne l'utilisation des données personnelles et des algorithmes associés aux caméras. Êtes-vous optimiste quant à l'évolution de la position du régulateur ?
Martin Gren : Je pense que l'Europe en général est assez similaire. La Suède est également très stricte, tout comme l'Allemagne. D'ailleurs, en Suède, nous considérons la France comme presque permissive par rapport aux règles suédoises. Mais ces dernières ont évolué pour devenir plus souples, alors que les règles françaises sont peut-être allées dans la direction opposée. C’est une question de définition. Par exemple, il y a dix ans, la reconnaissance faciale était presque un interdit absolu.
Puis, on s'est mis à accepter certaines applications spécifiques. Mais qu'est-ce que la reconnaissance faciale ? Si vous regardez un enregistrement vidéo et que vous vous dites : « Tiens, ce gars-là, je veux voir où il va », c'est quelque chose qu'un humain peut faire. Est-ce que c'est mal ? Je pense que non. En revanche, si vous établissez une liste noire et une liste blanche de personnes qui ne sont pas censées être là, ou qui doivent bénéficier d'un traitement VIP, on passe à un tout autre niveau en matière de respect de la vie privée. Il y a donc des limites, et il est très difficile de les fixer correctement. Je pense qu'en général, la société est devenue plus favorable à des technologies comme la reconnaissance faciale ces dernières années.
Les collectivités locales françaises sont très sensibles à la question de la souveraineté numérique lorsqu'elles choisissent leurs fournisseurs. Vous êtes une entreprise suédoise, vous faites donc partie de l’Europe souveraine, mais pensez-vous qu'il soit possible de concevoir aujourd'hui en Europe une solution de vidéo protection 100 % souveraine ?
Absolument. En réalité, relativement peu de caméras sont connectées au cloud. Tant que vous utilisez un système sur site (on-premise), vous disposez d'une souveraineté européenne à 100 %. C'est d'ailleurs un sujet très important pour les autorités en Suède également. Si vous optez pour une solution sur site, où tous vos enregistrements locaux restent dans votre propre pays, ce n'est pas si difficile à mettre en place. Avec les caméras, vous ne dépendez pas des fournisseurs de cloud. Bien sûr, on peut choisir une solution cloud, mais c'est un choix délibéré.
L'IA est présente partout aujourd'hui. Comment voyez-vous l'utilisation de l'IA combinée aux caméras pour les services urbains ?
L'IA peut, par exemple, permettre à nos caméras installées en ville de suivre plus d'une centaine d'objets simultanément : des voitures, des piétons, des vélos, des trottinettes, etc. C'est excellent pour les statistiques, dont les planificateurs urbains ont absolument besoin. Là encore, il faut choisir son niveau de tolérance concernant la confidentialité des données. Est-ce que compter des personnes ou des voitures sur une route porte atteinte à la vie privée ? Je ne pense pas. Même s'il existe, bien sûr, des zones sensibles.
Aux États-Unis, vous avez l'entreprise Flock Safety, qui déploie partout des caméras de lecture automatisée des plaques d'immatriculation (LAPI). Là, on est sur une application qui touche de très près à la vie privée. Si la police recherche une voiture volée ou un criminel spécifique, cela aide énormément. Mais cela se fait au détriment de la vie privée. Il faut trouver le juste équilibre.
Pensez-vous qu’il sera possible d’avoir une IA européenne souveraine, qui ne dépendra en rien des GAFAM ?
J'aimerais beaucoup, mais je ne le pense pas. En revanche, nous avons déjà des entreprises de cloud souverain. Conserver les données sur site reste une solution simple. Je me souviens d'avoir été à Toronto il y a six mois. En allant de l'aéroport au centre-ville, on pouvait voir des publicités disant : « Nos données restent au Canada ». Et il s'agissait d'une entreprise de cloud canadienne.



