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Des « villes apprenantes » plutôt que des villes intelligentes

Voyage d'étude

Début 2020, alors que le monde allait entrer en confinement, Ben et Dim, comme ils se nomment - Benoît Gufflet et Dimitri Kremp pour l’état civil – deux jeunes diplômés de Science Po et d’HEC, se lançaient dans un « tour du monde des smart cities » pour « Confronter le concept abstrait de Smart City avec la réalité de villes diverses » et «déconstruire les grands fantasmes de la Smart City ».
Parmi ces fantasmes, l’idée de la « ville dirigée par la donnée » et la figure du « Smart Citizen : un citadin engagé pour sa ville grâce au digital » font partie des croyances qu’ils vont passer au tamis de la réalité à travers des visites, des entretiens et des ateliers dans les sept villes étudiées, situées dans trois continents. Après avoir visité Rio de Janeiro, Sydewaks Labs à Quayside (Toronto), Medellin, Stockholm (Royal Seaport), Singapour, Estonie et Helsinki, leur verdict tombe : plutôt que de Smart Cities, il vaut mieux parler de « learning cities », ou des villes en apprentissage, comme ils l’expliquent sur 75 pages dans Learning Cities, un voyage étudiant à travers la smart city. Entretien.

 

A la lecture de votre ouvrage, on a l’impression que votre périple démarre avec deux présupposés en tête : la ville est dirigée par la donnée et les citadins sont des « smart citizens engagés dans la ville grâce au digital ». Etait-ce les deux composantes de l’image que vous aviez des smart cities jusqu’à là ?

Ben & Dim : Ces deux fantasmes découlent de la définition qu’on a de l’utilisation des données pour optimiser les services urbains d’une part, et pour améliorer l’engagement citadin en renouant le dialogue grâce aux outils technologiques d’autre part. On s’est rendus compte, sur le terrain, que, derrière cette définition, se cachaient les deux fantasmes qui étaient la « data city » et le « smart citizen ». Avant de partir, on ne les avait pas formulés aussi clairement. Mais nous avons nous–mêmes été un peu influencés, malgré nous, par ces fantasmes. Nous pensons que ces deux idées-là résument bien les interrogations qu’il peut y avoir autour de la smart city, qui est aujourd’hui de plus en plus critiquée pour mettre trop en avant la technologie en oubliant les citadins. Cette critique-là découle de présupposés qui résument la smart city à « la ville des capteurs » et au « smart citoyen ».

Dans la définition du fantasme, on peut trouver ce qu’on désire, mais aussi ce qu’on craint. Quel a été votre angle ?

Ben & Dim : Nous avons fonctionné un peu dans les deux sens. Car dans la perception qu’ont les gens de la smart city, il y a pas mal de dimensions associées à la crainte, que ce soit autour de l’optimisation des services urbains (data city) ou sur le partage des données des citoyens (smart citizens). Nous avons vraiment constaté plusieurs fois sur le terrain, notamment à Sidewalk Labs (Toronto), la méfiance de certains citoyens vis-à-vis de ce type d’initiatives. Lors de notre arrivée à Toronto, nous avons assisté à une consultation citoyenne qui était organisée par Waterfront Toronto (l’aménageur) avec Sidewalks Labs [filiale de d’Alphabet qui déployait le projet]. Nous avons pu nous rendre compte qu’il y avait une sorte d’hostilité, de méfiance qui était fantasmée car elle ne reposait pas sur quelque chose de tangible et de concret parmi les propositions de Sidewalk Labs [qui a abandonné le projet le 7 mai 2020, NDLR]. Sidewalk Labs a sans doute commis des erreurs de communication, mais il y a aussi « l’histoire qu’on raconte », celle de Google qui veut se positionner sur la smart city.

Quelles idées tirez-vous de ce périple qui pourraient s’appliquer en France pour faire des villes intelligentes ?

Ben & Dim : Nous nous sommes rendu compte que toutes les villes répondent à des enjeux qui leur sont propres. Cette envie de trouver les bonnes pratiques qu’on pourrait décliner en France, je ne suis pas sûr que ce soit la bonne approche. A Singapour, par exemple, l’une des villes les plus en point sur le plan technologique, on a affaire à une cité-état. Du coup, toutes les compétences de la ville sont entre les mains des autorités nationales, qui a plutôt une stratégie de Smart Nation. C’est donc difficilement transposable.
A la fin de notre rapport, nous avons une partie sur les défis des Learning cities. Ce sont des observations transverses qui doivent être appliquées par toutes les villes, notamment françaises, si elles veulent s’orienter vers un modèle qui soit vertueux en utilisant le digital. Le premier de ces quatre défis est d’envisager les projets avec une vision de long terme. Nous avons vu des villes qui initiaient des projets digitaux intéressants mais qui, au bout de quelques mois ou de quelques années, lorsque les technologies choisies n’étaient plus à la mode, passaient à autre chose. Pour qu’une techno fonctionne, nous pensons qu’il faut mettre en place un dispositif d’amélioration continue dans le long terme, qu’il y ait un retour de la part des utilisateurs, et cela prend du temps. Or, avec la temporalité des mandats, les villes n’ont pas toujours le temps de travailler sur le long terme. Les trois autres défis consistent à apprendre a mieux faire collaborer des acteurs différents, à faire des citadins des acteurs vigilants et lucides face au numérique et à miser sur l’art et la créativité comme moteurs. Ce dernier défi peut contribuer à rendre plus tangible et plus accessible le volet digital de la smart city.

 

Comme résultat de votre tournée et de vos observations, le Smart Citizen tel que vous le voyiez au départ, c'est-à-dire, comme un citoyen « engagé pour sa ville grâce au digital », est-ce que vous avez fini par l’enterrer ? Sinon, que pensez-vous qu’on puisse attendre des citoyens vis-à-vis de cette transformation numérique ?

Ben & Dim : D’abord, il faut essayer de comprendre ce que font les citadins, cela nous a aidés à comprendre comment on peut les impliquer. D’une part, on a des « citadins activistes », c’est ceux qui participent au projet, qui donnent leur avis et qui veulent s’engager dans la transformation urbaine de leur ville grâce à ces nouveaux outils. Mais la grande majorité des habitants aujourd’hui, cela reste des personnes qui n’ont pas le temps et parfois pas l’envie de participer. Si on veut les impliquer, ce sera par la mise à disposition de services qu’ils vont utiliser en tant qu’ « homo economicus », des gens qui veulent minimiser leurs efforts et qui veulent surtout identifier des gains tangibles, que ce soit en termes de temps, d’argent ou parfois juste de collecte d’information essentielle.

Exemple très concret que nous avons vu dans la ville de Lahti à quelques kilomètres d’Helsinki : c’est une application pour aider les citadins à réduire leur empreinte carbone au quotidien, et notamment dans leurs moyens de se déplacer. Pour les inciter à utiliser l’application, on leur offrait la possibilité de suivre leur consommation carbone et de se fixer des objectifs personnels. S’ils les atteignaient, ils pouvaient, grâce aux partenaires de l’opération, obtenir des gratifications telles qu’une place de cinéma gratuite ou autre. Grâce à des outils de gamification, il y a un bénéfice concret pour que les gens aient envie de participer.



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