Quand Smart City Mag publiait son premier numéro, je portais à Angers, aux coté de Christophe Béchu, les prémices d’un projet d’envergure : le territoire intelligent angevin — un marché global de performance sans précédent en France contracté pour 12 ans, et une conviction fondatrice que je tiens aussi pour vraie aujourd'hui qu’à la signature avec le groupement choisi mi mars 2020 : l'intelligence du projet (et du territoire) n'est pas dans ses capteurs. Elle est dans ses choix. C'est la lucidité avec laquelle il décide de se servir des innovations. Nous partions alors d'un triple constat d'urgence : climatique, financière, démographique. Ces urgences n'ont pas disparu — elles se sont intensifiées.
Il est de notre responsabilité, élus locaux, d'être résiliants face aux crises, par un projet politique avant d'être un projet technique, avec cette réflexion constante qui devrait être la priorité n°1 des décideurs : comment rendre le service public plus efficient ? Cette phrase, je l'ai répétée partout, à tout le monde. Elle est plus vraie que jamais. Ce qu'on a aussi appris, c'est que l'accompagnement humain est indispensable et doit être anticipé — tout comme la cybersécurité, à intégrer dès l'amont (« secure by design »).
Les projets qui ont échoué, ces dix dernières années, ne sont pas ceux qui ont manqué de budget ou de technologie. Ce sont ceux qui n'ont pas investi dans les femmes et les hommes chargés de faire vivre les outils. Le territoire intelligent transforme les métiers des collectivités et cette mutation ne s'improvise pas. Elle se prépare, se finance, s'accompagne sur le long terme. C’est l’immense partie non visible de l’iceberg dont les capteurs ne seraient que la surface.
J'ai vu des collectivités collecter des données dans tous les sens sans savoir quoi en faire. J'ai vu des plateformes ultra modernes rester vides d'usages. Mais j’ai aussi vu des petites communes produire, avec peu de moyens, des décisions remarquablement éclairées parce qu'elles avaient posé une question précise à des données simples détenues en interne.
La donnée n'est pas intelligente par nature (comme l’IA d’ailleurs). Elle le devient quand on lui assigne une finalité de bon sens, quand on l'inscrit dans une gouvernance claire, quand on décide collectivement de ce qu'on en fait (et de ce qu'on n'en fait pas). Parler aux données et avec les données dans les dix ans, voilà une belle perspective d’avenir.
« Il y a dix ans, l'IA n’était pas un sujet »
La sincérité m’oblige à dire qu’il y a dix ans, l'IA n’était pas un sujet, ni pour moi, ni pour les services, ni pour nos partenaires du territoire intelligent. Ça le devient à peine en 2026 et il ne faudra pas attendre 2036 pour que ce le soit largement devenu.
Mon mandat de vice-présidente de Région m’a amené à travailler sur l'intégration de l'IA dans les processus de décision publique, sur l’évolution du service public et son efficience. En 2026, la « hype » de l’IA est ascendante, pour ne pas dire que c’est devenu un vrai sujet marketing pour les collectivités.
Il y a des élus qui refusent l'IA par principe, par peur, ou par méfiance légitime envers des outils dont ils ne comprennent pas le fonctionnement. Ce refus a un coût réel : des ressources gaspillées, des signaux faibles manqués, des services publics moins réactifs qu'ils pourraient l'être. Une fracture qui se crée entre des territoires qui vont avancer à plusieurs vitesses (ou reculer pour certains). D'autres où les territoires déploient des systèmes d'IA sans en comprendre les biais, sans en questionner les résultats, sans maintenir une capacité d'arbitrage humain sur les décisions qui touchent à la vie des habitants. C’est tout ou rien, sans modération, alors qu’il en faudrait.
Je crois à une voie étroite, mais praticable : celle de l'IA comme outil de politique publique, intégré avec exigence, évalué avec rigueur, expliqué avec transparence. Cette voie demande de la formation, de la méthode, et une vraie volonté politique. C’est un sujet de société, qui nous concerne tous.
« En 2036, il n'y aura plus de "smart city" »
D’ici à 2036, les urgences évoquées en introduction seront surement plus importantes. Nous avons les moyens d’agir pour y faire face, voire d’anticiper ces phénomènes. Le jumeau numérique, par exemple, s’est révélé être un véritable outil de résilience climatique et territoriale.
Utilisé chaque jour en cellule de crise par les maires d’Angers Loire Metropole lors des crues et inondations en février 2026, il est la preuve tangible d’une bonne orchestration de la donnée dans un but d’aide à la décision politique. On est plus dans de la prospective ou de la simulation, c'est de la planification opérationnelle, au service de nos concitoyens. J'écris ces lignes le jour du lancement de JUNN, le jumeau numérique de la France, où je suis intervenue pour porter la voix des collectivités. Notre message est que le jumeau numérique est une infrastructure stratégique de résilience et d’anticipation pour notre pays et nos territoires.
En 2036, il n'y aura plus de "smart city". Ce sera la ville, le territoire, tout simplement. Elle sera plus lucide sur ce qu'elle veut construire, plus rigoureuse sur la façon dont elle gouverne ses données, plus courageuse dans sa façon d’utiliser l’innovation dans ses décisions.
Cette tribune est un extrait du numéro 74 « spécial 10 ans » de Smart City Mag à paraître en juin.



