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Les paradoxes des réseaux intelligents comme levier d’une gestion locale de l’électricité

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Tribune rédigée par Nicolas Leprêtre, chercheur associé à l’Institut d’Asie Orientale et chargé de mission à la Direction de la Prospective et du Dialogue Public de la Métropole de Lyon

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« Les systèmes de gestion de l’énergie à l’échelle d’une communauté peuvent revêtir des rôles très différents selon les stratégies des acteurs impliqués. » Nicolas Leprêtre

Les réseaux électriques intelligents sont souvent présentés comme un élément favorisant une gestion locale de l’électricité. En effet, l’introduction de « systèmes de gestion de l’énergie » (Energy Management System, EMS) permettrait d’optimiser en temps réel la production, le stockage et la consommation d’énergies, notamment renouvelables. Ce principe fait l’objet de nombreuses expérimentations à travers le monde depuis les années 2010. À cet égard, le Japon a été à la pointe de l’introduction de « villes intelligentes » à travers la mise en place d’un programme national de smart community entre 2010 et 2015 dans quatre démonstrateurs : Yokohama, Kitakyūshū, Toyota, Kyoto Keihanna. Les EMS étaient au cœur de ce programme, avec une gestion à l’échelle de la maison (HEMS), des buildings (BEMS), des usines (FEMS) et de la « communauté » (CEMS), c’est-à-dire d’un territoire plus ou moins vaste. Pour autant, une même technologie, le CEMS, peut être utilisée différemment d’un démonstrateur à l’autre, soulevant la question des stratégies déployées pour une gestion locale de l’électricité.


Des usages différenciés pour une même technologie

Nicolas Leprêtre, chercheur associé à l’Institut d’Asie Orientale

En effet, à Yokohama et Kitakyūshū, le CEMS a été testé par des firmes de l’électronique et de l’informatique (Toshiba, Fuji Electric, Japan IBM). Elles souhaitaient gérer en temps réel la production mais surtout la consommation d’électricité, à travers une gestion optimisée des ressources locales (panneaux solaires, hydrogène, batteries) et de la consommation (changement du prix de l’électricité pour inciter à reporter la consommation). Autrement dit, le CEMS visait l’adéquation entre une consommation et une production locale, bien que cette adaptation ne se limitait en réalité qu’aux périodes de pointe de consommation.
La logique qui préside dans les deux autres démonstrateurs était sensiblement différente. Dans la ville de Toyota, le EDMS (équivalent du CEMS) n’a finalement pas joué un rôle central dans le démonstrateur, au profit d’expérimentations tournées vers l’électromobilité. À Kyoto Keihanna, les acteurs historiques de l’énergie en charge du démonstrateur – Mitsubishi Heavy Industry et Kansai Electric Power – ont aussi mis en place un système de tarification dynamique, mais ils ont couplé ce service à une autre fonction, plus importante, qui visait à établir un plan de consommation et à ne pas le dépasser. Cet objectif est davantage centré sur le fournisseur d’électricité et la stabilisation du réseau électrique, plutôt que sur le lien entre consommateur et une production locale.


Entre décentralisation et stabilisation du réseau

Les systèmes de gestion de l’énergie à l’échelle d’une communauté peuvent donc revêtir des rôles très différents selon les stratégies des acteurs impliqués. D’un côté, les réseaux électriques intelligents seraient la condition d’une « production locale pour une consommation locale », une promesse ravivée après l’accident de Fukushima au Japon et le souci d’une résilience promue par certaines municipalités.
De l’autre côté, ces mêmes technologies favorisent l’émergence de services tels que les agrégateurs d’effacement qui optimisent la fourniture d’électricité à l’échelle d’un groupe de bâtiments, à travers des activités de lissage de la consommation et des services personnalisés offerts par la réutilisation des données personnelles. Ces services, reposant pour l’essentiel sur les mécanismes du marché, s’affranchissent d’une lecture territorialisée de la transition énergétique et marginalisent, de fait, des acteurs comme les collectivités locales.
Ainsi, le paradoxe d’une même technologie aboutissant à deux scénarii de transition énergétique témoigne de choix stratégiques et organisationnels d’importance lors de l’introduction de réseaux électriques intelligents : dans quelle mesure et à quelles conditions permettent-ils d’accompagner la transition énergétique du territoire ? Sur cette question, le « solutionnisme » technologique ne doit pas s’exempter d’une explicitation des finalités stratégiques.

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